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L'usine Maxam Tan liquidée, ses gardiens laissés sur le carreau

logo de Liberation Liberation 17/05/2021 06:20:00 Stéphanie Maurice
Marc Bukowski, 60 ans, fait partie des 72 salariés restés jusqu'au bout pour sécuriser le site avant sa liquidation définitive. © Edouard BrideMarc Bukowski, 60 ans, fait partie des 72 salariés restés jusqu'au bout pour sécuriser le site avant sa liquidation définitive.

Ce lundi, c'est jour de fermeture pour les 72 salariés de l'usine Maxam Tan, à Mazingarbe, dans le Pas-de-Calais. Ils prévoient un dernier baroud d'honneur après une bataille de onze mois où ils ont perdu leurs illusions. «C'est uniquement parce qu'il y avait un impact sur la sécurité des villages alentour qu'on a parlé de nous», remarque l'un d'eux. Un petit plan social comme il y en a tant, pas assez d'hommes sur le carreau pour qu'on s'y intéresse. Mais sur le site de l'usine, à l'arrêt depuis le 17 juin 2020, est resté un réservoir plein de 1000 litres d'ammoniac liquide. «A température et pression ambiante, il redevient un gaz de façon naturelle en un à deux jours», explique Rudolph, de la maintenance. «S'il n'y a personne pour contrôler, à la moindre petite panne, c'est la catastrophe.» Avec le risque de dispersion d'un nuage toxique, potentiellement mortel, au cour d'une zone densément peuplée, entre Lens et Béthune.

Les salariés ont pendu un mannequin sur la sphère de 1000 tonnes d'ammoniac, emblème du site, qu'il a fallu surveiller jusqu'au bout. Avant un licenciement sans tambour, ni trompette. © Fournis par LiberationLes salariés ont pendu un mannequin sur la sphère de 1000 tonnes d'ammoniac, emblème du site, qu'il a fallu surveiller jusqu'au bout. Avant un licenciement sans tambour, ni trompette.

Cette usine Seveso seuil haut, qui appartient à la multinationale espagnole Maxam Corp, fabriquait du nitrate d'ammonium, un explosif pour les carrières, le même produit qui a détruit l'usine AZF de Toulouse et le port de Beyrouth. Le préfet a tapé du poing sur la table, a saisi le procureur de la République de Béthune, pour mise en danger de la vie d'autrui. On a alors demandé aux ouvriers du site de rester plus longtemps, le temps de vider la sphère d'ammoniac, un ballon blanc d'une vingtaine de mètres de haut, et de sécuriser le reste des matières dangereuses encore présentes. «C'était comme leur demander de fabriquer leur cercueil, videz la sphère et ensuite on pourra vous licencier», s'exclame Philippe Dutkiewicz adjoint aux affaires économiques de la ville de Mazingarbe. Il remercie les ouvriers pour leur professionnalisme, au nom de tous les élus de la commune. «On ne pouvait pas la laisser péter», soupire Stéphane Hugueny, le délégué syndical CFDT, membre de l'intersalariale formée avec la CGT.

Fonds de pension américain

Dans les bureaux encore ouverts, ce mercredi 12 mai, une boîte de petits fours est posée sur une table. C'est ce qui reste du dernier repas organisé la veille par le comité d'entreprise. Les gâteaux restent là, personne n'en a trop envie. «Il faut les manger, ils vont partir à la poubelle», avertit Stéphane Hugueny. Le père de Rudolph, qui a fait toute sa carrière dans l'usine de Mazingarbe, n'a pas eu le courage de venir. Il a pris sa retraite il y a un an : «Il n'a pas pu fêter son départ à cause du Covid, on lui disait, c'est pas grave, on le fera plus tard. Et maintenant, l'usine est terminée», explique son fils. Créé en 1898, par les Charbonnages de France, le site chimique de 180 hectares s'est réduit au fil des années et des reprises. La multinationale espagnole l'a racheté il y a dix ans à Total, avant de recentrer l'activité sur le nitrate d'ammonium industriel et d'abandonner la production d'engrais. Dans les belles années, jusqu'à 3 000 personnes ont travaillé dans cette «usine de la chance» comme l'appelaient les anciens, parce qu'il n'y avait eu que très peu d'accidents malgré la dangerosité du site. En 2018, le fonds de pension américain Rhône Capital est entré au capital de Maxam Corp, avant de devenir majoritaire. «C'est à partir de là où tout a changé», constate l'ancien directeur de l'usine, Emmanuel Pires.

Il remâchonne l'histoire : «Chaque année, on est obligé de changer le catalyseur pour la fabrication de l'acide nitrique. C'est une toile faite de métaux précieux, en platine, rhodium et palladium. Les gars sont venus me voir pour la remplacer mais Madrid m'a dit clairement en juin qu'il n'y avait pas d'investissement pour le catalyseur, ce qui signifiait la fin de l'usine.» Les employés s'inquiètent et débrayent en juin 2020, juste avant l'arrêt technique annuel.

Plan social a minima

A ce moment-là, Maxam Tan a déjà entamé une procédure de conciliation pour négocier l'étalement de ses dettes avec les fournisseurs, ce que les syndicats ne découvrent que le 17 juillet de la même année, lors d'un CSE extraordinaire. «On fonctionnait avec un système de cash pooling : l'argent de nos ventes aux filiales ne nous revenait pas, il allait au siège et en contrepartie, il couvrait nos dettes», précise Stéphane Henneguy. «Puis, ils ont arrêté tout cela et ont décrété que nous n'étions pas viables.» Le préfet du Pas-de-Calais a saisi le procureur de la République sur ce point, en particulier sur le fait que Maxam Tan aurait revendu le nitrate d'ammonium «à des prix inférieurs au marché.» L'avocat du groupe, Laurent Cotret, explique autrement la fermeture du site : «Il y a un problème de capacité de production, de charges et de compétitivité sur cette usine.» Le discours habituel de l'actionnaire qui a décidé de retirer ses billes.

L'usine a été liquidée le 13 janvier, avec poursuite de l'activité pendant trois mois, le temps de sécuriser le site. Le plan social a été négocié au ras des pâquerettes : les primes de licenciement sont payées par les AGS, le régime de garantie des salaires, pas par Maxam Tan, donc au tarif le plus bas. Certes, les ouvriers ont touché une prime pour vider la sphère d'ammoniac, ce que met en avant l'avocat de Maxam mais la pilule est amère. Emmanuel Pires, l'ancien directeur, est dégoûté : «Ils ont le droit de fermer l'usine mais qu'ils payent leurs droits à tout le monde. Cette injustice n'est pas acceptable.»

lundi 17 mai 2021 09:20:00 Categories: Liberation

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