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Pollard, sulfureux agent double américain, autorisé à émigrer en Israël

logo de Liberation Liberation 22/11/2020 18:57:16 Guillaume Gendron
Jonathan Pollard à Manhattan, en juillet 2016. © Eduardo MunozJonathan Pollard à Manhattan, en juillet 2016.

Cet analyste juif américain, condamné à perpétuité pour avoir transmis des quantités astronomiques de documents à l'Etat hébreu, est devenu un héros de la droite nationaliste israélienne, crispant les relations entre Washington et Tel-Aviv pendant trois décennies.

20 novembre 1985, Washington DC. Poursuivi par les voitures du FBI, l'agent double Jonathan Pollard a le pied collé au plancher, direction l'ambassade d'Israël. Aux abords du parking, il crie, ruisselant de panique : «Je suis un agent de l'Etat hébreu ! J'ai été démasqué, je demande l'asile !» La grille de l'ambassade ne s'ouvrira jamais. Et Pollard croupira trois décennies dans les prisons américaines. Vendredi, trente-cinq ans jour pour jour après cette scène hautement cinégénique qui inspirera au réalisateur français Eric Rochant, le créateur du Bureau des légendes, un des morceaux de bravoure de son film les Patriotes (1994), Jonathan Pollard, 66 ans, a finalement vu les restrictions de sa libération conditionnelle levées. A commencer par la première d'entre elles : l'interdiction de faire son alyah, soit partir vivre en Israël, où, enfin débarrassé de son bracelet électronique le confinant aux rues new-yorkaises, il est désormais attendu en héros.

De rouage jetable de l'impitoyable appareil du renseignement israélien, Pollard est devenu, au fil des ans, une cause sacrée de la droite nationaliste, presque un martyr du sionisme religieux. Ainsi s'écrit la coda d'une des affaires les plus célèbres de la guerre froide et l'un des plus vénéneux dossiers de la sacro-sainte «relation» israélo-américaine, rudement mise à l'épreuve par ce cas d'école d'espionnage entre alliés. Pour Benyamin Nétanyahou, qui avait fait de la libération de Pollard un cheval de bataille de longue date, c'est aussi un ultime cadeau de départ de l'administration Trump.

Stakhanoviste de la photocopieuse

Né dans une famille juive du Texas au mitan des années 50, Pollard a toujours nourri le désir d'être un espion, ainsi que ce qu'il appelle une «obligation raciale» envers Israël, inculquée par ses parents entre deux visites dans les camps de la mort en Europe et renforcée par un voyage en Terre sainte à l'adolescence, dans la fièvre patriotique de l'après-guerre des Six Jours. Etudiant brillant mais mythomane, se rêvant un jour dans les rangs du Mossad, il est jugé «émotionnellement instable» par la CIA, qui le recale. Fin 1979, les services de renseignement de la marine américaine l'embauchent pourtant. Il y devient rapidement un employé modèle de l'US Navy. Pour un temps.

Poussé, dit-il, par les «attitudes» anti-israéliennes de ses collègues, mais aussi l'appât du gain, il propose ses services au Mossad en abordant un diplomate dans une synagogue de Washington, faisant miroiter son accès «à tous les documents secrets imaginables» et son désir «d'aider Israël». Le Mossad passe son tour, lié par une promesse avec la CIA de ne pas s'infiltrer réciproquement, et sa réticence à s'appuyer sur des agents trop idéologues. Mais une autre officine, le Lakam, lié au ministère de la Défense à Tel-Aviv, voit le potentiel. «Les documents que détenait Pollard étaient si bons que je n'ai pu résister à la tentation», racontera bien plus tard Rafi Eitan, le maître espion du Lakam, affirmant avoir peiné à contenir le zèle de sa recrue.

Pollard se transforme en stakhanoviste de la photocopieuse. Il duplique des quantités astronomiques de documents classés (on parle de plus d'un million de pages au plus haut niveau secret-défense), qui iront remplir des coffres entiers dans les entrepôts de l'aviation israélienne. L'étendue des informations fournies par Pollard, baptisées «Documents verts» dans le jargon israélien, n'a jamais été formellement établie. Mais elle irait d'images satellites des quartiers de l'Organisation de libération de la Palestine à Tunis (menant jusqu'à l'assassinat de son numéro 2 d'alors, Abou Jihad), à des codes d'accès de la NSA, qu'Israël aurait ensuite marchandé avec l'Union soviétique pour faciliter l'émigration des Juifs russes en Israël. Sans compter des soupçons de recel de documents directement par Pollard auprès de la Chine et de l'Afrique du Sud. Pour le gotha de l'appareil sécuritaire, du Pentagone à Langley (siège de la CIA), Pollard a longtemps été la figure ultime du «traître» et le synonyme de la plus grande faille de l'histoire du renseignement américain.

Icône nationaliste en Israël

Condamné à perpétuité en 1987, Pollard n'a jamais nié sa trahison mais l'a toujours enrobée d'arguments idéologiques. Plusieurs enquêtes viendront ternir cette image de preux chevalier de l'Etat hébreu, révélant son goût du luxe et de la cocaïne, partagé avec son épouse : les services israéliens iront jusqu'à financer la bague de fiançailles surmontée d'un gros caillou. C'est d'ailleurs ce train de vie hédoniste qui avait attisé la suspicion de ses collègues de l'US Navy.

Si les dirigeants israéliens, cherchant à limiter la casse avec Washington, se détournent d'abord de cet embarrassant espion (lors de son arrestation, le ministre des Affaires étrangères, Yitzhak Shamir, lâche : «Son job est désormais de rester en taule et de la fermer»), Pollard devient une icône en Israël et dans les cercles juifs américains au cours des années 1990. Remarié à une juive orthodoxe acquise à sa cause derrière les barreaux, il reçoit la citoyenneté israélienne et se transforme physiquement : le terne analyste à la fine moustache et aux verres épais arbore désormais la barbe fournie et la longue tignasse d'un patriarche, surmontée de la calotte tricotée des nationalistes.

Sensible à ce qu'il représente électoralement, Nétanyahou tentera par deux fois d'obtenir sa grâce, en la liant au processus de paix israélo-palestinien. D'abord auprès de Bill Clinton, qui recula face à l'opposition du chef de la CIA, lequel avait mis sa démission dans la balance, puis sous Obama. Cette fois-ci, c'est un certain Joe Biden qui déclara qu'il faudrait «lui passer sur le corps» avant de libérer Pollard. Biden démentira ensuite les propos, «mais pas le sentiment».

Libéré sous conditions en 2015, Pollard aura finalement purgé l'entièreté de sa peine. Mais Nétanyahou se contentera largement de cette autorisation d'émigrer et de l'inévitable photo de famille à venir, énième victoire personnelle découlant de sa relation avec «son grand ami» Donald Trump. Ce week-end, le Premier ministre, vite rejoint par le Président israélien Reuven Rivlin, s'est félicité de la nouvelle, espérant «voir Jonathan Pollard en Israël bientôt».

22. marraskuuta 2020 20:57:16 Categories: Liberation

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