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L'Eurodrone va décoller, mais est-ce vraiment une bonne nouvelle?

logo de Challenges Challenges 17/09/2020 10:30:00 Vincent Lamigeon
La maquette de l'Eurodrone © Dassault Aviation - V. AlmansaLa maquette de l'Eurodrone

Après des mois de négociations, le ministère des Armées devrait signer avant la fin de l'année le contrat de développement de l'Eurodrone, développé par Airbus, Dassault et Leonardo. Mais l'engin, qui ne sera livré qu'en 2028, est loin de convaincre tout le monde.

L'Eurodrone va-t-il enfin décoller ? Après plus d'un an de négociations, la signature du contrat de développement de ce drone de surveillance développé par Airbus, Dassault et l'italien Leonardo semble désormais à portée de main. "On y est quasiment, assure-t-on à l'hôtel de Brienne. Il reste quelques détails contractuels, mais rien de majeur. On se félicite d'avoir fait pression sur les industriels parce que, à force d'insister, on finit par y être." Si aucune annonce n'est attendue lors du déplacement de Florence Parly et de son homologue allemande Annegret Kramp-Karrenbauer, prévu ce jeudi à Evreux et Manching (Bavière), le ministère espère parapher le contrat avant la fin de l'année, avec l'objectif d'une première livraison du drone en 2028. Soit trois ans de retard par rapport à la date de 2025 prévue par la loi de programmation militaire.

L'Eurodrone revient de loin. Une première offre du maître d'ouvre Airbus, proche de 10 milliards d'euros, avait passablement exaspéré les Etats-clients (Allemagne, France, Italie, Espagne) début 2019. "La souveraineté a un coût, mais pas n'importe lequel", tonnait Florence Parly lors d'une audition au Sénat en décembre dernier. Des discussions avaient été rouvertes avec l'américain General Atomics, qui fournit déjà les drones Reaper de l'armée de l'air, pour l'achat ou la location de drones supplémentaires (Reaper, ou la nouvelle version SkyGuardian). Neuf mois plus tard, Airbus semble avoir fait des efforts. L'industriel ne serait plus très loin du budget de 7,1 milliards que les Etats ont fixé comme limite pour le développement et l'acquisition de 63 drones. Le premier système de trois drones serait livré à l'Allemagne en 2027, le premier système français en 2028.

Chiffres contestés

Au ministère des Armées, on assure que la pression sur les industriels a payé. Si l'on en croit les chiffres évoqués par l'hôtel de Brienne, un système Eurodrone (trois drones et deux postes de pilotage) reviendrait même, en fin de compte, moins cher qu'un système américain Reaper : 160 millions d'euros contre 200 millions d'euros. Idem pour le coût à l'heure de vol : le ministère évoque 3.000 euros pour l'Eurodrone, contre 4.000 euros l'heure de vol pour un Reaper. En choisissant l'Eurodrone, la France réussirait ainsi à concilier souveraineté et maîtrise des coûts.

A bien y regarder, ces chiffres posent pourtant question. Suite à d'intenses pressions de l'Allemagne, l'Eurodrone sera doté de deux moteurs, et non d'un seul comme le Reaper. Il sera donc deux fois plus lourd que son rival américain (11 tonnes contre 4,8). Dans ces conditions, on voit mal comment le coût à l'heure de vol du drone MALE européen, doté de deux moteurs à réaction, pourrait être inférieur de 25% à celui d'un engin monomoteur à hélices. Un rapport de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, publié en juin 2019, dénonçait d'ailleurs l'"obésité" de l'Eurodrone, jugeant l'engin "trop lourd, trop cher et donc difficile à exporter".

Interrogé par Challenges, un bon connaisseur du dossier assure que les chiffres du ministère sont erronés. "L'armée de l'air estime le coût d'une heure de vol de Reaper à 2.700 euros, et en aucun cas à 4.000 euros", indique-t-il. Même circonspection sur le coût unitaire évoqué par le ministère. La même source indique qu'un système Reaper est facturé 85 millions de dollars, et qu'un système SkyGuardian, plus récent, coûte 104 millions de dollars. Loin, très loin des 200 millions d'euros évoqués par le ministère. A 160 millions d'euros, l'Eurodrone serait, si l'on se base sur ces chiffres, plus de deux fois plus cher que son rival américain. Pas illogique pour un drone lancé d'une feuille blanche, et en coopération internationale, une solution forcément plus onéreuse qu'un développement national.

Promesse de Gascon ?

Comment expliquer, dès lors, les chiffres du ministère ? Ils ressemblent fort à une promesse de Gascon des industriels, estime un opposant à l'Eurodrone. "On raconte juste une belle histoire pour justifier la signature du contrat, assure-t-il. Comme pour l'A400M, les dépenses de développement vont exploser d'ici à 2028, et personne ne sera plus là pour rappeler les chiffres de 2020." De fait, il paraît assez acrobatique de donner un objectif de prix à l'heure de vol d'un appareil qui ne volera que dans sept ans, et dont le motoriste n'est pas encore choisi. Selon nos informations, Safran est opposé, sur ce marché, à l'italien Avio.

Les opposants au projet jugent également que le modèle économique de l'Eurodrone est basé sur un potentiel export que l'engin, trop lourd et trop cher, n'a pas. "Les industriels veulent vendre une douzaine de systèmes à l'export, ce qui est totalement illusoire : à l'horizon 2028, les Américains, les Israéliens, les Chinois et les Turcs auront saturé le marché", assure un contempteur du drone européen. Autre problème : l'Eurodrone n'a pas de version navale, ce qui limite encore son potentiel, et irrite la marine nationale, qui rêve de longue date d'un drone MALE à ses couleurs.

Même les engagements d'achat des Etats européens sont incertains. A l'origine, les Etats visaient l'acquisition de 25 systèmes de trois drones : 7 systèmes pour l'Allemagne, 4 pour la France plus 2 en option, 6 pour l'Espagne et 6 pour l'Italie. Selon nos informations, Madrid a déjà renoncé à deux systèmes et Rome à trois systèmes. Pas vraiment du meilleur augure, à sept ans de l'échéance. Pourquoi, dès lors, signer le contrat Eurodrone ces prochaines semaines ? "Avec le contexte Covid et le retour au premier plan du discours sur la souveraineté, le gouvernement n'avait pas trop le choix", estime un observateur. Le plan de restructuration annoncé le 30 juin dernier par Airbus a probablement aussi joué : l'Eurodrone permettra de préserver des emplois en Allemagne, pays le plus touché par les suppressions de postes.

17. syyskuuta 2020 13:30:00 Categories: Challenges

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