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«Hikikomori» : coupés du monde, ils n'arrivent plus à sortir de leur chambre

logo de Le Figaro Le Figaro 13/06/2018 12:00:00 Caroline Piquet

En France, ils seraient plusieurs dizaines de milliers d'adolescents et de jeunes adultes à vivre enfermés dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Ce phénomène au départ japonais touche désormais plusieurs pays dans le monde.

figarofr © sutham/Shutterstock / suthamfigarofr

Alexandre*, 22 ans, ne sort plus de sa chambre depuis six ans. Déscolarisé, sans emploi, il vit avec sa mère dans un petit village du centre de la France et passe ses journées enfermé à surfer sur Internet, à jouer aux jeux vidéo et à lire. «Je m'autosuffis et ne m'ennuie jamais», assure-t-il. Pour manger, il fait chauffer des plats préparés au micro-onde et partage les repas avec sa mère. Mais pas toujours. «Aucune journée ne se ressemble», poursuit-il. «Je peux me lever à 14h ou à 23h. Je suis hors du temps».

Alexandre se présente comme un «hikikomori». Ce terme venu du Japon signifie «se cloîtrer», rester à l'intérieur, ne plus sortir. Les Japonais l'ont inventé dans les années 1990 pour désigner ces adolescents et jeunes adultes qui vivaient en retrait social, le plus souvent enfermés chez eux, sans contact avec l'extérieur pendant des mois, voire des années. Ce phénomène, qui serait lié à la pression scolaire et à la dureté du monde du travail, concerne aujourd'hui plusieurs centaines de milliers de Japonais. Un problème que le gouvernement prend très au sérieux d'autant qu'il doit désormais faire face au vieillissement de cette population recluse.

Selon le ministère de la santé nippon, un hikikomori est un jeune qui s'est retiré chez lui et qui ne prend plus part à la société, sans qu'aucune pathologie mentale ne puisse être identifiée comme cause première. En France, il n'y a pas de mot spécifique pour les désigner. On parle de «retrait social», de «décrochage scolaire» ou de «phobie sociale». Si ce comportement est encore peu connu du grand public, il suscite de nombreuses questions de la part de chercheurs, de plus en plus convaincus que le phénomène hikikomori touche de nombreux jeunes en France : pourquoi se retirent-ils dans leur chambre, laissant tomber amis, études et projets de vie ? Comment le vivent leurs familles ?

Pas une pathologie, une conduite

À Paris, le Dr Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau travaille sur ces questions depuis 25 ans. Les hikikomori sont le plus souvent de jeunes garçons, âgés de moins de 30 ans, qui vivent chez leurs parents. Ils rentrent généralement dans la catégorie des «NEET» car ils ne sont ni étudiant, ni employé, ni stagiaire (voir encadré ci-dessous). La psychiatre en voit régulièrement en consultation. «Un hikikomori, c'est quelqu'un qui n'a plus envie, qui ne veut plus rien», décrit le Dr Guedj. «Il n'y a pas d'opposition, de conflit, il est dans une sorte de résistance passive». Pas une pathologie, ni même un syndrome, le fait d'être hikikomori s'apparente à une «conduite», poursuit la psychiatre, qui rappelle que le phénomène ne figure pas dans le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.

L'enfermement, pas un plaisir

Chez les spécialistes, la durée de l'enfermement fait débat. Au Japon, on estime qu'il doit durer depuis 6 mois pour qu'une personne soit considérée comme hikikomori, alors qu'en Chine et en Corée du Sud, on place ce seuil à seulement trois mois. En revanche, la plupart des experts pensent que les patients atteints de maladies psychiatriques lourdes doivent être distingués des hikikomori. La définition officielle japonaise précise à ce titre que les schizophrènes sont considérés comme hikikomori jusqu'à ce que le diagnostic soit posé, rapporte dans son ouvrage le psychologue Nicolas Tajan basé à Tokyo et spécialiste du sujet au Japon.

C'est le cas de Ael, 32 ans, qui se revendique hikikomori. Diagnostiqué schizophrène depuis peu, il vit reclus depuis 13 ans dans un «chalet» de 9 m² au fond du jardin familial dans le sud de la France. Entre un lit et un bureau, il passe toutes ses journées ici. «Je parle sur internet à plein de gens, c'est mon seul moyen de communication», raconte-t-il. «Puis je dessine, je programme, j'occupe mon temps comme je peux».

Pour autant, l'enfermement n'est «pas un plaisir» et il arrive que la solitude lui pèse. C'est une des raisons pour lesquelles il a créé un groupe Facebook destiné aux «Hikikomoris et reclus sociaux». «Ça fait du bien de discuter avec des gens qui parlent le même langage», commente-t-il. Aujourd'hui, ce groupe d'échanges et d'entraide affiche près de 90 membres, dont une douzaine de filles. Aucun n'a souhaité répondre à nos questions.

Un mot pour une situation

Hikikomori : Ce terme désigne les situations de retrait social extrême. Il vient du Japon, «Hiki» signifiant «intérieur» et «komori» voulant dire «enfermé».

Futoko : Le terme désigne les adolescents qui refusent d'aller à l'école.

Sotokomori : C'est un hikikomori qui décide de sortir de chez lui et de voyager, sans avoir de contact avec autrui. Ce terme vient également du Japon, «Soto» signifiant «extérieur» et «komori» voulant dire «enfermé».

Normie : C'est une personne «normale» qui n'a aucune difficulté à sortir de chez elle.

NEET : Cet acronyme signifie Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire). Il définit une catégorie de jeunes (15-29 ans) qui ne sont ni en emploi, ni en étude, ni en formation.

IRL : In real life, c'est-à-dire dans la vraie vie.

13. kesäkuuta 2018 15:00:00 Categories: Le Figaro

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